Sécheresse, biodiversité et construction : repenser l’expertise pour mieux prévenir les sinistres
Publié le 22 mai 2026 • Rubrique : Actualités institutionnelles
Mots clés : changement climatique , RGA
À l’occasion de la Journée mondiale de la biodiversité, il apparaît essentiel de porter un regard nouveau sur certaines pathologies du bâtiment, à commencer par le retrait-gonflement des argiles. Longtemps abordé sous l'angle assurantiel et technique, ce phénomène est aujourd’hui indissociable des enjeux environnementaux et de la gestion des écosystèmes proches des constructions.
EUREXO
À travers le témoignage de Martin LUCAS, Expert Référent national sécheresse et Directeur Régional Sud-Ouest au sein d’EUREXO, cet article propose de croiser les regards entre expertise, construction et biodiversité.
Un parcours d’expert au cœur des pathologies du bâtiment
Ingénieur de formation (INSA), spécialisé en génie civil, notre interlocuteur a bâti sa carrière en immersion dans les problématiques structurelles. Il débute dans une entreprise dédiée aux reprises en sous-œuvre, avant de rejoindre un bureau d’études de sols, pour finalement s’orienter vers l’expertise depuis plus de 20 ans.
« L’expertise repose sur une compréhension globale du bâtiment, du sol et de l’environnement. »
Cette trajectoire lui confère une vision complète du sinistre, depuis ses causes profondes jusqu’aux solutions opérationnelles, en passant par l’analyse géotechnique et environnementale.
Le RGA : un phénomène technique… et écologique
Le retrait-gonflement des argiles est directement lié aux variations hydriques des sols. En période de déficit pluviométrique, les sols se dessèchent (phénomène de dessication des sols), se contractent, puis gonflent à nouveau avec le retour de l’humidité, entraînant fissurations et désordres structurels.
Mais derrière ce mécanisme géotechnique se cache une réalité plus vaste :
« Il n’existe aucune solution au risque sécheresse sans maîtrise de l’environnement. »
La végétation, la gestion de l’eau, l’aménagement des parcelles jouent un rôle déterminant. Certains arbres, notamment les chênes, peuvent consommer jusqu’à 800 litres d’eau par jour, accentuant la dessiccation des sols, parfois en profondeur.
À l’inverse, une couverture végétale adaptée — comme des surfaces enherbées — peut ralentir l’assèchement des couches superficielles.
Istock
Le rôle de l’expert : du diagnostic à la prévention
Face à ces enjeux, le rôle de l’expert dépasse largement le cadre du diagnostic technique. Il se définit comme un « médecin du bâtiment », tenu à une obligation de moyens qui implique de comprendre, d’investiguer et de proposer des solutions adaptées, mais aussi d’expliquer.
La dimension pédagogique de son intervention est essentielle. Les phénomènes de sécheresse et de retrait-gonflement sont complexes, souvent invisibles et difficiles à appréhender pour les sinistrés. L’expert doit donc rendre intelligible ce qui ne l’est pas, en s’appuyant sur des analogies simples, des explications progressives et une capacité à vulgariser sans simplifier à outrance. « Pour simplifier le phénomène de sécheresse et de RGA, imaginez une éponge au bord de l'évier je lui mets de l'eau, elle a un certain volume et une teneur en eau, le lendemain matin elle est toute rabougrie, elle a perdu de l'eau et du volume et elle a changé de consistance »
Il s’agit d’accompagner les assurés dans la compréhension des causes, mais aussi dans l’acceptation des solutions. « Par exemple, il est recommandé qu’un arbre soit implanté à une distance minimale équivalente à 1,5 fois sa hauteur par rapport à la construction. Une règle souvent ignorée dans les aménagements existants. »
À cette exigence pédagogique s’ajoute une dimension psychologique forte. Les situations rencontrées sont souvent chargées émotionnellement, les désordres affectant un bien unique, parfois celui d’une vie. Lorsqu’il s’agit d’expliquer qu’un arbre planté de longue date, porteur de valeur affective, contribue aux désordres, l’expert se trouve confronté à des résistances légitimes. Il doit alors faire preuve d’écoute, de patience et de diplomatie pour établir un dialogue et susciter une prise de conscience. L’adhésion du sinistré ne peut être obtenue que par une démarche progressive, respectueuse et argumentée.
Construire autrement : intégrer la biodiversité dès la conception
Au-delà du traitement des sinistres existants, l’expert appelle à une évolution des pratiques de construction. Selon lui, si les connaissances accumulées depuis plusieurs décennies sur la sécheresse étaient pleinement intégrées, une part significative des sinistres pourrait être évitée.
« Si l’on continue à construire comme aujourd’hui, on continuera à réparer demain. »
Plusieurs pistes émergent :
1. Adapter les fondations : Dans les zones à fort aléa argileux, les profondeurs actuelles (environ 1,20 m) pourraient être insuffisantes. « Il faudrait aller vers des fondations à 1,50 m pour mieux s’ancrer dans le sol. »
2. Encadrer les pratiques d’aménagement. Il plaide pour des textes plus précis sur les essences végétales autorisées à proximité des maisons « un pin parasol sera moins risqué qu’un chêne »
Les distances de plantation « aucun arbre doit être à moins de 1,5 fois sa hauteur en distance par rapport à l'ouvrage et la hauteur possible de l’arbre doit être anticipé au moment de sa plantation »
La gestion des eaux « un chêne majeur peut consommer jusqu’à 800 litres d’eau quotidiennement, pour calculer la quantité d’eau nécessaire, on s’appuie sur le phénomène de l'évapotranspiration : plus l’arbre a une surface de feuilles importante plus il perd de l’eau par évaporisation et plus il va compenser en allant chercher de l'eau en profondeur et sous les constructions »
3. Mieux gérer l’eau : La récupération des eaux pluviales apparaît comme une solution : stockage pour arrosage raisonné, limitation du ruissellement, maintien d’une humidité cohérente autour des constructions.
Biodiversité et construction : concilier deux impératifs
L’articulation entre biodiversité et prévention des risques peut sembler délicate voire paradoxale. La végétalisation est aujourd’hui largement encouragée pour lutter contre les îlots de chaleur urbains et améliorer le cadre de vie. Toutefois, elle doit être pensée avec discernement : Oui à la végétalisation, pour lutter contre les îlots de chaleur et favoriser l’infiltration. Mais avec discernement, en choisissant des espèces peu consommatrices d’eau et en maîtrisant leur implantation. Dans ce contexte, certaines pratiques de végétalisation peuvent accentuer les désordres si elles ne tiennent pas compte des interactions avec le sol. Il ne s’agit pas de limiter la présence du végétal, mais de l’adapter.
« La sécheresse n’est pas qu’une question de chaleur, c’est avant tout un déficit pluviométrique. Et c’est cette absence d’eau qui impacte directement les sols et les constructions. »
Ainsi, végétaliser intelligemment, avec des essences adaptées et une gestion maîtrisée, devient un levier majeur de prévention.
Vers une évolution des normes et des pratiques
Cela implique :
- Une évolution des normes de construction en zone argileuse
- Une meilleure intégration des enjeux environnementaux dans les projets
- Une sensibilisation accrue des particuliers
Cette approche globale invite à interroger le cadre réglementaire. L’expert souligne la nécessité d’aller plus loin dans l’encadrement des constructions en zones argileuses, en intégrant des exigences plus strictes concernant les fondations, la gestion de l’eau et l’environnement immédiat des bâtiments.
Une telle évolution apparaît d’autant plus pertinente que le coût des sinistres liés à la sécheresse est aujourd’hui largement mutualisé. « Aujourd’hui, le coût des sinistres est supporté par la collectivité. Investir davantage à la construction permettrait de réduire durablement les dégâts et les coûts. »
L’expertise au service d’une approche globale
À travers le prisme du retrait-gonflement des argiles, l’expertise révèle toute sa dimension stratégique. Elle ne se limite plus à l’évaluation d’un dommage, mais s’inscrit dans une démarche globale qui intègre les interactions entre le bâtiment, le sol, l’eau et la biodiversité.
Dans ce contexte, l’expert apparaît à la fois comme un technicien, un pédagogue et un accompagnateur, capable d’éclairer des situations complexes tout en prenant en compte les réalités humaines.
En cette Journée mondiale de la biodiversité, cette approche rappelle que la préservation des équilibres naturels constitue aussi un enjeu fondamental pour la durabilité de nos constructions.